
La guerre des récits mémoriels : le GENOCOST au cœur de la fracture entre Kinshasa et Kigali
Analyse critique des fondements juridiques, des usages politiques et des dérives financières autour de la commémoration du 2 août en RDC.
Chaque 2 août, la République démocratique du Congo (RDC) observe la journée du « GENOCOST » (génocide pour des gains économiques), destinée à commémorer les millions de victimes de décennies de conflits armés dans l'est du pays. Si cette journée répond à une demande légitime de mémoire et de justice , elle s'inscrit également au centre d'une violente confrontation diplomatique, politique et sémantique entre Kinshasa et Kigali. À travers une déconstruction méthodique des narratifs en présence, le présent article examine les failles du concept congolais, la stratégie rwandaise de défense, ainsi que l'opacité institutionnelle qui entoure la gestion des réparations à Kinshasa.
1. Les narratifs en présence : de la mobilisation nationale au choc diplomatique

Pour le gouvernement congolais, mené par le président Félix Tshisekedi, le GENOCOST est présenté comme le cadre mémoriel officiel honorant les victimes de ce que Kinshasa qualifie « d'agression rwandaise » continue depuis trois décennies. Le discours officiel congolais soutient que les guerres successives à l'Est ne sont pas des conflits purement internes, mais une entreprise criminelle orchestrée par Kigali et ses relais armés historiquement le RCD, le CNDP, et aujourd'hui le M23 dans le but d'occuper le territoire congolais et d'en piller méthodiquement les ressources minières (coltan, or, cassitérite). Dans cette optique, l'expression « génocide économique » vise à lier directement la souffrance des populations civiles aux appétits financiers de la sous-région et des multinationales.
À l'inverse, les autorités rwandaises rejettent catégoriquement cette grille de lecture. Kigali qualifie le GENOCOST de théorie du complot politiquement construite et dénuée de fondement juridique ou historique reconnu. Selon la diplomatie rwandaise, l'utilisation de cette terminologie par la RDC poursuit un double objectif : exporter la responsabilité des faiblesses structurelles de l'État congolais vers un bouc émissaire extérieur, et entretenir une forme de révisionnisme visant à relativiser ou à altérer la mémoire du génocide de 1994 perpétré contre les Tutsi au Rwanda.
Synthèse des positions officielles
- Sur la qualification des faits : le gouvernement congolais qualifie les exactions commises à l'Est de « génocide à des fins de pillage économique » (GENOCOST), affirmant le devoir moral de mémoire et le droit à la réparation financière pour les victimes. Les autorités rwandaises rejettent fermement cette dénomination, la considérant comme une instrumentalisation politique de massacres issus de guerres régionales et accusant Kinshasa de chercher à réécrire l'histoire tout en banalisant la mémoire du génocide des Tutsi de 1994.
- Sur la question sécuritaire : Kinshasa désigne le Rwanda comme un agresseur direct opérant sur le sol congolais par l'intermédiaire du M23, exigeant des sanctions internationales ainsi que le retrait des troupes étrangères pour restaurer sa souveraineté. À l'opposé, Kigali perçoit le M23 comme un mouvement rebelle purement congolais luttant pour la défense de la minorité tutsi persécutée. Pour le Rwanda, la menace sécuritaire majeure reste l'alliance entre les forces armées congolaises (FARDC) et la milice hutu des FDLR, perçue comme un risque existentiel direct.
2. Analyse critique du concept de GENOCOST : entre incohérences linguistiques et flou juridique
Une analyse rigoureuse du concept de GENOCOST révèle de nombreuses failles et incohérences qui affaiblissent la posture diplomatique de la RDC à l'échelle internationale. Bien que le terme ait été imaginé à l'origine en 2013 par des mouvements militants de la diaspora congolaise à Londres pour sensibiliser à la tragédie humanitaire, son institutionnalisation récente par l'État congolais souffre de faiblesses conceptuelles majeures.
L'impasse du cadrage ethnique : la définition des « Bantous »
L'une des contradictions majeures soulignées par les chercheurs et universitaires réside dans le cadrage ethnique parfois véhiculé par les promoteurs du GENOCOST et certains organismes étatiques comme le FONAREV (Fonds national des réparations des victimes de violences sexuelles liées aux crimes contre la paix et la sécurité de l'humanité). L'affirmation selon laquelle le GENOCOST désignerait un « massacre de Bantous par des Tutsi » procède d'un contresens scientifique et historique problématique.
Sur le plan anthropologique et linguistique, le terme « Bantou » ne désigne nullement un groupe ethnique homogène ou un peuple unique, mais une vaste famille linguistique regroupant plusieurs centaines de langues parlées à travers l'Afrique centrale, orientale et australe. De manière plus significative encore, les classifications linguistiques incluent au sein de cette zone des locuteurs du kinyarwanda et du kirundi. L'opposition binaire et ethnicisée entre « Bantous » et « Tutsi » relève donc d'une simplification idéologique dénuée de rigueur scientifique, qui risque de raviver les discours de haine interethnique au sein même de la région des Grands Lacs.
La séparation entre devoir de mémoire et qualification juridique
Lors des commémorations officielles du 2 août 2026 à Kinshasa, le président Félix Tshisekedi lui-même a reconnu la nécessité d'établir une distinction de fond :
“Une distinction rigoureuse entre le devoir national de mémoire et la qualification juridique des faits.”
Cette déclaration traduit une prise de conscience tardive au sommet de l'État : si la mémoire est un droit inaliénable pour un peuple meurtri, la qualification de « génocide » obéit à des normes très strictes fixées par le droit international, notamment la Convention de l'ONU de 1948.
En droit international, le génocide exige la preuve formelle d'une intentio specialis (l'intention d'exterminer, en tout ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux en tant que tel). En qualifiant des crimes commis dans le cadre de guerres d'agression ou de pillage économique de « génocide », Kinshasa crée une confusion juridique. Le droit international qualifie déjà ces actes de crimes de guerre, de crimes contre l'humanité et d'actes d'agression, des qualifications parfaitement établies qui ne nécessitent pas la création d'un concept hybride et contesté sur le plan international.
3. La réponse de Kigali : sécurité nationale, protection des minorités et contre-offensive médiatique

Du côté rwandais, la lecture de la crise repose sur deux piliers indissociables : la sécurité nationale face aux menaces résiduelles du génocide de 1994, et la protection des populations congolaises rwandophones (notamment les Tutsi congolais) victimes de discriminations et de violences ciblées dans l'est de la RDC.
- Sécurité nationale : Kigali rappelle de manière constante que la source initiale de l'instabilité à l'Est de la RDC remonte au repli, en 1994, des forces armées rwandaises (FAR) et des milices Interahamwe ayant perpétré le génocide contre les Tutsi. L'alliance persistante ou la collaboration tactique entre l'armée régulière congolaise (FARDC) et la milice hutu des FDLR (Forces démocratiques de libération du Rwanda) constitue pour le Rwanda une ligne rouge absolue en matière de sécurité nationale.
- Protection des minorités : dans le récit rwandais, le mouvement rebelle M23 est considéré non pas comme une marionnette de Kigali, mais comme une force d'auto-défense légitime face aux persécutions subies par la communauté tutsi congolaise. Les griefs du M23 portent sur le non-respect des accords de paix antérieurs, le déni de nationalité et l'incapacité de l'État congolais à neutraliser les groupes armés extrémistes qui menacent leur existence.
4. L'opacité du FONAREV et la question de la gouvernance à Kinshasa
Au-delà de la bataille idéologique et diplomatique, la gestion interne de la mémoire et des réparations en RDC soulève de très lourdes interrogations éthiques et financières. Créé par la loi congolaise en 2022, le FONAREV a pour mission de collecter des fonds et de redistribuer des réparations aux victimes des violences. Ce fonds est principalement alimenté par un prélèvement obligatoire de 11 % sur la redevance minière due à l'État.
Cependant, des rapports d'observation citoyenne et des enquêtes financières mettent en lumière une opacité dramatique entourant l'utilisation de ces ressources publiques substantielles :
- Ressources collectées : depuis sa création, le FONAREV a accumulé plus de 200 millions de dollars américains issus de la redevance minière, prélevés au nom du soulagement de la souffrance des victimes de l'Est.
- Part réellement versée aux victimes : selon diverses estimations indépendantes et audits de la société civile, moins de 2,5 % à 3 % des fonds collectés sont réellement parvenus aux victimes directes sous forme d'assistance médicale, psychologique ou financière.
- Soupçons de mauvaise gestion : plusieurs voix critiques, y compris des plaintes déposées devant des juridictions internationales et européennes, dénoncent une gestion opaque des ressources du FONAREV. Des personnalités haut placées du régime de Kinshasa, ainsi que des cercles proches de la présidence et de l'entourage de l'épouse du président Félix Tshisekedi, ont été citées dans des affaires de mauvaise gestion et de détournement présumé de ces fonds destinés aux victimes.

Cette situation crée un contraste saisissant : alors que le gouvernement congolais déploie une diplomatie agressive et de vastes moyens budgétaires pour organiser la commémoration du GENOCOST à travers le monde, les survivants des massacres dans le Nord-Kivu, le Sud-Kivu et l'Ituri continuent de vivre dans un dénuement total, sans accès aux soins de base ni aux réparations promises.
5. L'impératif du dialogue et de la coopération régionale : la position de Daraja Média
En tant que média engagé pour la vérité, la justice et la stabilité dans la région des Grands Lacs, Daraja Média estime qu'il est impératif de dépasser la guerre des slogans mémoriels et l'instrumentalisation politique de la souffrance des populations.
La position congolaise, en voulant imposer le concept de GENOCOST sans fondement juridique international solide tout en laissant régner une opacité financière inacceptable autour du FONAREV, affaiblit sa propre cause. Accuser systématiquement le voisin sans assumer la responsabilité de la gouvernance interne, de la corruption et de la réforme de ses propres forces de sécurité constitue une impasse stratégique.
De même, la paix durable ne pourra être atteinte sans que le Rwanda et la RDC ne s'engagent dans un dialogue sincère, débarrassé des postures d'affrontement. La sécurité du Rwanda et la souveraineté de la RDC ne sont pas antinomiques ; elles sont interdépendantes. La neutralisation définitive des groupes négationnistes et terroristes comme les FDLR, la protection effective de toutes les minorités ethnicisées, et l'arrêt de tout soutien aux rébellions armées sont les conditions préalables indispensables.

En dernière analyse, l'avenir économique des deux nations dépend de leur capacité à transformer une frontière de conflit en un espace de cohabitation pacifique et d'intégration économique sous-régionale. Les ressources naturelles des Grands Lacs doivent cesser d'être le moteur de la guerre pour devenir le levier d'un développement partagé, garantissant enfin la dignité et la sécurité de tous les citoyens de la région.